Fidily's interest

05 novembre 2012

Le jour où j'ai décéléré

Pourquoi ralentir ? Et, surtout, comment ? Habituée à vivre vite, notre journaliste a tenté l’expérience. Et a découvert, à sa grande surprise, les bienfaits de la décélération. Confessions d’une ex-femme pressée.

Au bureau, ma chef m’appelle Lucky Luke, et ce n’est pas pour mes paires de bottes ou mes gros ceinturons. J’ai toujours tenté de dégainer plus vite que mon ombre, je n’y peux rien, je suis née pressée. Enfant, je voulais être adulte. Comme tous les enfants, bien sûr. Mais un peu plus, sans doute. À 2 ans, je me levais tôt pour préparer mon petit déjeuner seule, raconte-t-on en famille : « Toujours tout fait plus vite, plus tôt que tout le monde. » Qui préférerait s’entendre dire qu’il a toujours tout fait plus lentement, plus tard que les autres ? La vitesse parle de précocité, d’autonomie puis d’efficacité, de rentabilité… Elle soulage les parents, satisfait les employeurs, arrange les amis qui n’ont jamais à attendre aux rendez- vous. Aussi n’est-ce pas sans une pointe de fierté que j’admets être du genre rapide. Pour moi, être en avance, c’est être à l’heure et, être à l’heure, c’est déjà être en retard. « Avez-vous une idée du retard que vous cherchez à rattraper ? » me demande un jour une psychanalyste. « Retard » ne m’évoque rien d’autre que le lapin d’Alice au pays des merveilles. Toujours pressé. Évidemment, il a rendez-vous chez la reine : cela vous met plus d’un lapin en état d’urgence. Quant à ce verbe, « rattraper »… Il n’y a guère qu’un écart qu’il me soit impossible de rattraper : les huit années qui me séparent de ma soeur aînée et admirée… Un de ces moments magiques de l’analyse où, soudain, le plafond se fendille et laisse apparaître une évidence. Viennent également sur le tapis de son cabinet mon inquiétude à l’idée de « rater quelque chose », la sensation insupportable de rester sur mes acquis, de voir le monde avancer tandis que je stagnerais, de « prendre racine », consciente qu’il y a là bien des angoisses à apaiser.

Je ne veux renoncer à rien

Mais je n’ai pas que cela à faire. Allongée sur ce divan durant quarante-cinq minutes, en pleine journée, ce n’est pas la position que je préfère. Enfant, j’ai vu mes parents constamment debout ou à table. Eux-mêmes n’ont jamais vu leurs parents vivre autrement qu’en pleine action. « Il y a toujours quelque chose à faire », répétait ma grand-mère, et « Ne flânent que les bons à rien ». Dotée de cet héritage, je suis en effervescence dans Paris, ce « refuge pour les infirmes du temps présent » (in L'homme pressé, de Paul Morand - Gallimard 1990), et dans cette époque, qui a fait de l’urgence un mode de vie. Dans une société qui confond vitesse et précipitation, les plus lents et les moins réactifs sont suspectés de freiner la marche du progrès. « Derrière le mythe de l’urgence, il y a la garantie du dépassement, de l’extrême limite, de l’excellence, de la performance, et pour ainsi dire de l’héroïsme », remarque la sociologue et psychologue Nicole Aubert.

Alors j’accélère, et joyeusement. Un sentiment de puissance m’étreint : je tiens mon temps par les rênes, je le dompte et le maîtrise. Pour un peu, je pourrais le compresser, l’écraser… le tuer. Pierre Niox, l’« homme pressé » de l’écrivain Paul Morand, se plaignait de ne pouvoir faire qu’une seule chose à la fois, « ce qui nous retarde tellement ». C’était dans les années 1940. Moi, j’ai mon téléphone portable, mon ordinateur, mes messageries…, technologie mise au service de mes fantasmes de démultiplication. Me voici dans la peau d’une sorte de Vishnou spatio-temporelle, capable de réaliser de multiples tâches dans l’instantanéité, ou presque, de mes désirs. Pouvoir tout faire, ne renoncer à rien, jouir du maximum : je ne doute pas que des fantasmes de toute-puissance sous-tendent mes pics d’accélération. « Je vais vite, très vite / J’suis une comète humaine universelle / Je traverse le temps », chantait, il y a quinze ans, avec Noir Désir, une génération (la mienne !) insolente d’aspirations. Cet Homme pressé (sur l'album 666,667 de Noir Désir) est devenu l’hymne de l’individu moderne dans toute sa prétention à profiter de l’existence à la puissance mille. Pourtant, comment profiter de quoi que ce soit, à ce rythme ?

Je fais l'expérience de la paix

« Si tu ne trouves pas le calme, ici et maintenant, tu le trouveras où et tu le trouveras quand ? » La phrase a sur moi l’effet d’un électrochoc. Assise en tailleur sur un zafu, un coussin de méditation, face à un mur blanc, comme la vingtaine d’autres personnes venue participer à cette sesshin ( Retraite de méditation intensive, suivie, en l’occurrence, au Centre Dürckheim, à Mirmande - Drôme, dirigé par le maître zen Jacques Castermane) , je viens de prendre un coup dans le ventre. Je la connais cette citation de maître Dôgen, moine bouddhiste japonais. Mais, ici, dans le silence du dojo, et prononcée comme une douce évidence par Jacques Castermane, maître zen, elle me fait monter les larmes aux yeux. Cette notion de calme, soudain… Oui, c’est bien cela, en effet, que je cherche à atteindre dans l’urgence. Le calme. Cet état tant espéré, attendu, sans cesse reporté à « après » : « une fois ce dossier bouclé », « une fois les enfants couchés », « une fois en week-end »… La phrase de Dôgen m’émeut par la brutalité avec laquelle elle me révèle combien je fais fausse route : il n’y a rien à « faire » de particulier pour trouver le calme. Rien. « La vie, poursuit Jacques Castermane, ne commence pas après la vaisselle ou après le balayage : savoure chaque instant que tu vis. » Et cette saveur exige inévitablement de la lenteur. Ralentir, c’est ressentir. Vivre le présent dans toute sa capacité à nous rassasier de calme. « Zazen, c’est la rupture. Rupture avec notre quotidien, nos habitudes. C’est, de fait, l’occasion de se regarder être. Et de constater que, le plus souvent, nous n’agissons pas, nous réagissons : réactions mentales, émotionnelles, physiques…

Zazen, c’est la voie de l’action. » « Action » : ce mot que je fais habituellement rimer avec précipitation et multiplication d’expériences se résume ici à ce que vit mon corps dans l’immobilité. Cela me paraîtrait fou si je n’étais pas en train de le ressentir à travers ma respiration et mon léger balancement qu’elle provoque naturellement. Les pensées m’assaillent, envie de bouger, des fourmis dans les pieds… « L’ego n’aime pas cette rupture avec son fonctionnement habituel. Alors il intervient : les pensées, de nouveau, nous habitent, inutiles. Pour arrêter leur flux, il nous faut retrouver l’attention à la respiration. » Et, sans cesse, « tout reprendre à zéro ». L’expression me rassure : elle me rappelle qu’il est toujours possible de revenir au calme. Entre deux séances de vingt-cinq minutes de zazen, cinq minutes de kin-in : l’expérience est la même, mais se vit debout, en marchant lentement. Très lentement. Dans une lenteur que je ne mesure plus, je tente de me laisser porter par le balancement d’un pied sur l’autre, doucement, je sens que chaque jambe travaille intensément, hanches, fesses… Coureuse de fond, j’apprends à marcher. « Zazen est terminé, l’exercice continue », invite Jacques Castermane. À l’extérieur du dojo, en préparant le repas, en dressant la table, en balayant la cour, je m’efforce de rester dans cette pleine conscience, attention précise à chaque action – qui, de fait, est lenteur.

Étonnamment, cela ne me demande aucun effort : je n’ai pas la sensation de me contraindre à ralentir, mais de suivre un rythme interne qui tombe juste. Mon rythme. Je me sens bien. Après quatre jours au Centre Dürckheim, je ne suis plus moi. Ou, plutôt, j’ai l’impression d’être moi comme jamais. D’avoir été remise à l’endroit, de marcher vraiment, de respirer vraiment. Quelque chose comme un retour à l’essentiel qui rend impensable toute nouvelle fuite en avant. J’existe, j’en suis consciente, cette action en soi me suffit pour ne pas ressentir le besoin d’en accumuler dix en même temps. Mais, ce que je peux ici, dans l’atmosphère paisible et bienveillante du centre, est-ce que je le pourrai chez moi, à Paris, dans ma vie rythmée par les impératifs, les délais et par les agitations de la foule stressée ? J’en doute sérieusement.

Et j’ai raison. De retour dans mon quotidien, je me sens tortue dans un monde de lièvres. Non pas trop lente, mais trop tranquille. Cependant, comme la tortue de la fable, je continue à mon rythme, en toute quiétude. Et dois bien constater que j’arrive à temps, boucle mon travail dans les délais, fait ce que j’ai à faire : La Fontaine avait vu juste. Sinon qu’il ne suffit pas de partir à point pour tenir à son rythme dans un monde en accéléré : il faut accepter de choisir. Renoncer. Au travail, savoir déléguer et « procrastiner » : ce n’est pas parce qu’un dossier n’est pas traité dans la minute qu’il va m’exploser à la figure…

Dans la vie privée, sortir moins et s’asseoir plus. Un travail de révision des priorités s’impose, une sélection des désirs devient indispensable. L’heure est aux renoncements nécessaires. Tout cela, je le savais, au fond, j’en connaissais la nécessité. Mais, grâce à cette « voie de l’action », désormais, je le ressens. Cela ne passe plus par la tête, mais par le corps, et la nuance est radicale. Par un retour sur le ressenti et sur la respiration, tous ces choix, à ma grande surprise, se font presque d’eux-mêmes. Souvent, la tentation du « toujours plus » me reprend. Ma cadence s’accélère pour se caler sur celles des autres et, bientôt, pour tenter de les dépasser. La différence, c’est qu’à présent je m’en rends compte. Et je sais qu’il ne tient qu’à moi de retrouver mon rythme. Ralentir. Bien faire ce pas. Puis ce pas. Tout reprendre à zéro. Ne pas me dépêcher de faire la cuisine pour passer rapidement à table, pour aller me coucher tôt… Non : aimer préparer le repas, vivre chaque geste, savourer. La lenteur est sensuelle, rappelle Milan Kundera. Sur le chemin de l’école, ne plus dire à ma fille : « Vite, dépêche- toi, on va être en retard. » Non, vivre ce moment avec elle. Quitte à partir plus tôt pour pouvoir oublier l’heure. Et relire Montaigne : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi. » Et à nous. À ce qui est là. La sensation d’urgence cède tout naturellement la place au plaisir.

Mais, à cette volupté, se substitue encore souvent la jouissance de l’urgence. Je me remets à penser qu’il y a trop à lire, à voir, à entendre, à apprendre pour se permettre la lenteur. De nouveau, je doute : ralentir ? Pour quoi faire ? « Posez-vous la question, suggère Jacques Castermane : “Suis-je né pour aller vite ? Pour me lever vite, me doucher vite, déjeuner vite, partir vite au travail ? Et pourquoi finalement ? Pour arriver vite au cimetière ?” À vous de voir. »

Comment trouver son rythme ?

Les spécialistes l’assurent : la vie moderne nous bouscule jusque dans nos cellules. Trop pressés, trop stressés, nous n’écoutons plus notre rythme naturel. Et tout notre système immunitaire s’en trouve affecté. Nos conseils pour remettre nos pendules intérieures à l’heure.

«Nous avons dans le cerveau deux types d’horloges biologiques, explique le neuropsychiatre Marc Schwob, auteur Des rythmes du corps (Odile Jacob 2007). Les premières, sensibles aux rythmes naturels, comme l’alternance jour-nuit, déterminent les cycles des sécrétions hormonales, de régénération cellulaire et, en cascade, l’activité des organes. La seconde, située dans le cortex, la partie intelligente du cerveau, nous permet de contrôler notre temps en accord avec les synchronisateurs sociaux (sonnerie du réveil, déjeuner d’affaires, journal télévisé…). » Or, ces derniers nous influencent plus que les synchronisateurs naturels que sont la durée des jours ou les variations de température. Nous bousculons donc notre tempo biologique pour nous accorder à celui de la vie moderne. Problème : notre organisme ne parvient pas à le suivre. « Ni à s’y adapter sainement, ajoute James H. Bendayan, chercheur en génomique médicale des rythmes biologiques humains. Ne pas respecter notre rythme naturel a des conséquences biologiques que le corps ne peut supporter. »

« Nous avons ainsi bouleversé les périodes de productivité, note Marc Schwob. Plutôt que travailler l’été et nous reposer l’hiver, tels nos ancêtres, nous faisons l’inverse. » Fixées au moment des vendanges et de la moisson, les grandes vacances sont devenues, avec la baisse de l’activité agricole, des temps d’oisiveté. Résultat : l’hiver, nous travaillons trop et trop tard par rapport au cycle du soleil. Et, pour voir nos amis ou traîner devant la télé, nous nous couchons avec un décalage de deux ou trois heures.

Des décalages pathogènes

Du fait de ces changements, « les sécrétions de mélatonine et de sérotonine, hormones régulatrices des rythmes du sommeil, antioxydantes, sont décalées, affectant le système immunitaire et ne permettant pas aux cellules de se réparer, déplore James H. Bendayan. Désastreuse pour l’organisme, cette désynchronisation est mise en cause dans le développement de certaines pathologies – obésité, diabète, maladies mentales, cancer… ». En décembre 2007, le Centre international de recherche sur le cancer de Lyon a même déclaré le travail de nuit probablement cancérigène. Installé, ce décalage modifierait aussi l’expression des gènes de l’horloge biologique centrale cérébrale et périphérique dans les tissus et les organes, au point de lui faire adopter un comportement anarchique dans la protection et l’intégrité de notre génome. La machine s’emballe. James H. Bendayan ajoute que « ces altérations épigénétiques [dues à l’impact de l’environnement sur les gènes, ndlr] sont probablement aussi transmises par la mère au foetus lorsque, enceinte, elle “sculpte” les cellules de sa progéniture. Héritant de ces désynchronisations, l’enfant sera, dans le futur, plus vulnérable ».

Un corps en alerte en permanence

Autre dérèglement de notre vie moderne : l’immédiateté. Accès continu aux informations, sollicitations par e-mails, textos, téléphone… Le corps est soumis à une tension permanente. « Le système d’alerte, bénéfique pour fuir ou pour se défendre, n’est jamais au repos, souligne Marc Schwob. Sécrétées de plus en plus souvent, les hormones du stress – cortisol, catécholamine et adrénaline – nous donnent l’impression d’être submergés. » Un sentiment accentué par un brouhaha permanent : bruit de la rue le matin, du bureau la journée, des fêtards ou des éboueurs la nuit… Débordés par notre vie sociale, nous ne prenons plus le temps de rêver, de bâiller, de nous détendre, « ce dont le corps a pourtant besoin toutes les quatre-vingt-dix minutes », rappelle le neuropsychiatre. Ressentir une intense fatigue, une grande difficulté à se concentrer, du trac, des tremblements, avoir les mains moites sont autant de signes qui peuvent indiquer une désynchronisation. « Stimulé trop souvent, affaibli par une dette de sommeil, le système nerveux parasympathique ne contrôle plus le sympathique, qui régule l’anxiété et la douleur », reprend Marc Schwob.

D’où, pour limiter les dégâts, l’importance des activités qui stimulent les hormones du plaisir (les endorphines) et qui neutralisent celles du stress : faire du sport, l’amour, se détendre, rire, regarder l’horizon… Des occupations souvent réservées au temps des vacances. D’ailleurs, « poursuivies plus de huit jours, idéalement deux semaines, elles permettent de se resynchroniser », complète le neuropsychiatre. À condition, deux jours avant la rentrée, de se remettre aux heures du bureau pour ne pas subir un nouveau changement de tempo. L’idéal étant, bien sûr, d’harmoniser tous les jours son rythme social à son rythme biologique. Mais, pour cela, encore faut-il parvenir à décélérer…

Trois clés pour se resynchroniser

1. Prendre le temps de se réveiller
L’organisme a besoin de temps pour sortir du sommeil paradoxal, phase de régénération des voies nerveuses et de réparation des cellules. La lumière du matin lui donne le signal d’augmenter la sécrétion de cortisol, qui le prépare à faire face aux agressions de la journée. « Au matin, la chute du taux de mélatonine, hormone du sommeil, induit aussi notre réveil. En outre, mieux vaut remplacer le stress d’une sonnerie, qui affaiblit notre stock de cortisol, par un simulateur d’aube », conseille le neuropsychiatre Marc Schwob.

2. Rééquilibrer ses repas
Un petit déjeuner à l’anglaise (céréales, laitage, protéines) répond aux exigences de l’horloge alimentaire. Il corrige l’hypoglycémie de la nuit par l’absorption de sucres (lents et rapides) et assure des réserves pour les activités à venir. « Afin de respecter le cycle de l’insuline et des sucs digestifs, le déjeuner devrait être plus simple (viande maigre et légumes) », indique Marc Schwob. Même menu au dîner, qui apporte ainsi à l’organisme la teneur suffisante en glucides pour se réparer pendant le sommeil. Quelques noix, noisettes ou amandes, riches en magnésium, donnent en outre au cerveau le signal de secréter de la mélatonine, donc de se préparer à dormir.

3. Se coucher deux heures après le soleil
C’est le conseil de James H. Bendayan, chercheur en génomique médicale des rythmes biologiques humains. Quand la lumière du jour commence à baisser, nos horloges internes envoient à l’organisme les signaux de fatigue (baisse de température, de l’attention, bâillements…) qu’il faudrait respecter pour ne pas être déphasé. D’autant que le sommeil d’avant minuit est de meilleure qualité. À condition d’être dans le noir et le silence complets.

Carl Honoré : Revoir ses priorités pour ralentir

Carl Honoré est l’auteur à succès d’Éloge de la lenteur et l’une des figures emblématiques du mouvement slow, qui privilégie la qualité à la rapidité. Pour le journaliste canadien, ralentir peut conduire à un véritable « tremblement de terre culturel ».

Hier, il fallait être « vert ». Aujourd’hui, il faut être slow. A-t-on affaire, avec la slow food, le slow travel, le slow design, etc., à une énième mode ?

Carl Honoré : L’appel à ralentir ne date pas d’aujourd’hui. Il naît avec la révolution industrielle, au XIXe siècle. Il est aussi dans le discours des hippies, qui récusaient le culte de la vitesse et de la consommation. Mais l’utilisation du terme slow comme emblème d’une contre-culture démarre en Italie à la fin des années 1980 avec la slow food. En réaction au projet d’installation d’un fast-food sur la place d’Espagne, à Rome, un groupe de gourmets se constitue pour réhabiliter les plaisirs de la table et soutenir une agriculture écologique, par opposition à une alimentation industrielle de piètre qualité. Aujourd’hui, le terme a largement dépassé la slow food, au risque, il est vrai, d’être récupéré par des gourous du marketing. Mais il fonctionne parce qu’il touche à un tabou – l’Occident se méfie de la lenteur – et rencontre une aspiration unanime, en plusieurs endroits du monde, à ralentir la machine. En réalité, il s’agit moins de faire lentement que de cesser d’exclure ou de détruire par la vitesse. La philosophie du slow oppose le mieux au plus rapide, la qualité à la quantité.

Prôner un slow management, d’accord, mais le slow sex ? De quoi je me mêle !

[Rires.] Le slow n’oblige personne à aller contre son rythme naturel. Au contraire, il invite chacun à trouver le tempo giusto [« juste temps »] pour chaque chose. Pour ma part, je crois qu’il faut passer par le slow, au sens de prendre le temps de s’arrêter pour penser, si l’on veut retrouver de la qualité et du sens. Les entreprises commencent à comprendre qu’offrir aux employés la possibilité de travailler à leur rythme les rend plus impliqués et plus créatifs. La crise économique a fait prendre conscience de la nécessité de piloter sur le long terme, en envisageant ce qui est durable pour l’humain et l’environnement, plutôt que le nez rivé sur les profits à court terme. Pour ce qui est du slow sex, il en va également de la qualité de la relation. La vitesse, dans de nombreux domaines, condamne à n’effleurer que la surface des choses. Prendre son temps au lit promet davantage de communion. Une autre dimension du slow est aussi de rétablir des liens entre des domaines que la vitesse isole. On s’entend d’autant mieux au lit que l’on s’offre du temps de qualité en dehors de la chambre, en mangeant mieux, en travaillant mieux, en consommant mieux… La lenteur permet de considérer que tout est lié et de récupérer une vision globale de ce que seraient de meilleures entreprises, de meilleures villes, de meilleurs rapports humains.

Nous sommes en 2030. « Très à la mode autrefois, l’expression “Je suis totalement débordé”, qui suggérait une vie professionnelle à succès, ne suscite plus que méfiance. L’urgence est devenue synonyme d’incompétence, d’impolitesse et de pression qu’il est de bon ton d’éviter à ses concitoyens […]. Une certaine bonhomie est même de mise. » (extrait d’un texte de Pascale d’Erm, journaliste et fondatrice de l’association Ecomamans, pour « Évolution : chapitre II » de la Fondation Nicolas-Hulot). Que pensez-vous de cette perspective ?

J’adore ! Je crois que le travail est en effet – avec l’écologie – l’espace dans lequel il est le plus difficile et le plus urgent de ralentir. Vous avez touché du doigt, en France, avec les trente-cinq heures et la réduction du temps de travail, ce que pouvait apporter, en termes de qualité de vie, un ralentissement de l’activité, sans entamer la productivité générale. Peut-être que si ça ne marche pas par endroits, c’est que le modèle a été imposé d’en haut. La révolution slow doit venir d’en bas pour être fructueuse. C’est aujourd’hui à chacun de se positionner pour dire : « Je peux travailler mieux si vous m’accordez davantage de temps. » Alors 2030 ressemblera peut-être à cela.

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Pourquoi médire nous fait tant plaisir

Que celui dont la langue n’a jamais persiflé jette la première pierre… Nous avons beau savoir qu’il est vilain de dire du mal de nos camarades, nous ne pouvons pas nous en empêcher. En famille, au travail, entre amis : que cachent ces petites perfidies, un peu honteuses mais tellement réjouissantes

« Louis a encore obtenu la mission la plus intéressante. Pas étonnant, avec la drague qu’il fait à la directrice », s’énerve celui qui aimerait être promu. « Quoi ? Cette maigrichonne ? Je suis sûre qu’elle est anorexique », assène son interlocutrice. Ah, le savoureux plaisir de la médisance, petite méchanceté partagée sur le ton de la confidence ! Entre amis, collègues ou en famille, cela fait du bien de dire du mal. Des autres, bien sûr. À leur insu et avec des accusations infondées, c’est plus drôle. Un comportement réservé aux pervers manipulateurs ? Plutôt une activité répandue, à en croire Laurent Bègue, psychologue social, auteur de L'agression humaine, puisque « 60 % des conversations d’adultes ont pour objet un absent. Et la plupart émettent un jugement ». Chacun sait que ce n’est pas bien de médire. Et personne n’aime passer pour une langue de vipère. Mais rares sont ceux qui partent quand l’histoire est croustillante… Pourquoi plongeons-nous irrésistiblement dans ce plaisir coupable ?

Détester ensemble

Médire crée du lien social. Comme les primates s’épouillent, l’homme moderne cancane. « Détester ensemble forge des liens plus forts que de partager du positif », révèle Laurent Bègue. Deux inconnus se sentiront plus familiers s’ils médisent sur un tiers que s’ils en disent du bien. Ils s’assurent ainsi de partager les mêmes valeurs. « L’absent est le mauvais objet ; par opposition, le calomniateur devient le bon objet, le gentil », souligne Frédéric Fanget, psychiatre et psychothérapeute comportementaliste. À cela s’ajoute le délicieux frisson de la transgression, puisque la norme sociale implicite veut que l’on soit aimable et positif. Celui qui dit du mal prend donc le risque d’être mal vu. Pourtant, c’est le contraire qui advient : l’air sincère, le médisant montre à son interlocuteur qu’il lui fait confiance. Touché, ce dernier est alors plus disposé à partager, à son tour, ses secrets.

Malgré sa mauvaise réputation, la médisance a une fonction positive : transmettre les normes et les valeurs du groupe. En désignant ce qu’il ne faut pas faire et en jetant l’opprobre sur ceux qui transgressent, elle tient le rôle d’un mécanisme de contrôle. Elle met la pression sur ceux qui s’écartent du chemin, comme sur les nouveaux venus, auxquels elle donne des informations nécessaires à leur intégration. « En écoutant les cancans, j’ai appris plein de choses sur ma nouvelle entreprise, raconte Marie, 38 ans. Par exemple, qu’il était considéré comme inhumain de ne pas appeler ses enfants plusieurs fois par jour alors que, dans mon ancienne équipe, tout coup de fil perso était banni ! » C’est, en outre, un atout dans la progression sociale. Nous répétons les mésaventures de nos rivaux, surtout s’ils sont du même sexe que nous et de statut supérieur. Le but caché : utiliser ces informations pour grimper socialement. Pire, nous en jubilons ! C’est la Schadenfreude mesurée par l’imagerie cérébrale, terme allemand pour désigner la joie éprouvée face au malheur d’autrui. « Car, au niveau inconscient, nous survivons à celui que nous voulons éliminer symboliquement », explique la psychanalyste Virginie Megglé, auteure de La projection, à chacun son film (Eyrolles 2009). D’où ce sourire difficile à cacher lorsque nous apprenons que notre belle-soeur détestée a un coup dur… Même s’il s’accompagne d’un petit pincement de honte et de culpabilité.

Se rassurer sur sa normalité

Pourquoi tant de haine ? « Frustration, colère, jalousie… toutes les raisons qui expliquent les comportements agressifs », détaille Laurent Bègue. Et qui font la nature humaine. « La médisance apparaît dans la toute petite enfance, quand, hors du giron familial, nous nous comparons aux autres », constate Virginie Megglé. Interdits de mordre et de donner des coups de pelle, nous passons à la violence verbale. « Pour rester le préféré de nos parents, nous dévalorisons nos camarades, poursuit- elle. Pour nous rassurer sur notre propre normalité, nous disons du mal de celui qui paraît différent. » « C’est un échec de l’affirmation de soi, affirme Frédéric Fanget. Lorsque l’on ne s’estime pas, on s’évalue par rapport aux autres, on se dénigre. »

Nous médisons pour dire nos angoisses, solliciter du réconfort, de l’aide… Pour dire indirectement du bien de nous et de celui qui nous écoute, complice. Nous avons aussi le plaisir d’attiser la curiosité, de monopoliser l’espace de parole, de signaler que nous détenons des informations… Le « T’as vu comme la jupe de ma soeur est courte, c’est indécent ! » susurré à l’oreille de notre conjoint peut cacher un besoin de nous rassurer sur notre propre pouvoir de séduction. D’autant que nous visons celui qui pointe nos défaillances, qui nous dérange là où nous nous sentons fragiles. Nous nous rassurons de nos insuccès, en nous convainquant, par exemple, que « le voisin a magouillé pour avoir son permis de construire ». « Par projection, nous pouvons aussi attribuer à autrui un défaut que nous refusons d’avoir », éclaire Virginie Megglé. « Elle est arriviste », dit ainsi celui qui a des scrupules à réussir. « Car la médisance n’est pas nécessairement malveillante », reprend Frédéric Fanget. Pourquoi dire du nouveau chef de projet qu’il a eu un blâme dans son ancien poste ? Par imitation (j’ai toujours vu mes parents médire, je ne sais pas faire autrement), pour rationaliser une émotion (la peur de la concurrence, par exemple), pour compenser le manque de sens (il aurait fallu recruter en interne) ou récolter des informations sur lui en prêchant le faux…

Mais « la médisance est un sport risqué, observe Laurent Bègue : d’habileté sociale, elle peut vite faire mauvais genre… et devenir un motif de mise à l’écart ». Dangereuse, elle l’est aussi, bien sûr, pour celui qui en est la victime. « Il s’agit bien d’une volonté de détruire, même si c’est symbolique », insiste Virginie Megglé.

Reconnaître son agressivité

Pratiquée en douce, elle ôte à celui qui la subit toute possibilité de se défendre et peut laisser des traces durables de soupçons. Le fameux « il n’y a pas de fumée sans feu » donne de la crédibilité aux informations les plus fausses. Le bouche-à-oreille les aggrave, les amplifie et transforme la médisance en rumeur. « Une fois notre réputation ternie, les autres se chargent de l’entretenir, voire de la noircir », remarque Laurent Bègue. D’autant que nous retiendrions mieux et jugerions plus révélatrices les informations négatives que les positives.

Surtout, « la médisance ne règle aucun problème, ne donne pas de satisfaction durable, prévient Virginie Megglé. Sauf en cure thérapeutique ». Car alors, autorisée, elle reste dans le secret du cabinet. « Reconnaître son agressivité ouvre sur une meilleure connaissance et acceptation de soi, y compris dans ses zones d’ombre. Sortant de la victimisation, le patient met cette énergie au service de sa construction et de son mieux-être. » Sûr de lui, il n’a plus besoin de dénigrer les autres pour se faire valoir. Et, peu à peu, la langue de vipère se fait blanche colombe.

Et si j’en suis victime…

La médisance est dévastatrice. Parce qu’elle colle, en douce, une étiquette à celui qui en est victime, elle le prive de défense et de liberté, tout geste étant ensuite interprété à l’aune de l’accusation. « C’est ainsi que certains sont licenciés pour une broutille, sans comprendre qu’une campagne de dénigrement a eu lieu derrière leur dos », rappelle Frédéric Fanget, psychiatre et psychothérapeute. Comment y mettre fin ? « En rétablissant la communication. » Par exemple, Paul a dit du mal de vous en présence de Léa, qui vous en informe. Vous pouvez répondre à Léa que vous allez vérifier l’information auprès de lui. Puis, à Paul : « Il paraît que tu dis cela de moi. Je comprends que tu n’aies pas pu me le dire directement, mais, comme cela me concerne, j’aimerais qu’on en parle. » S’il tente de reporter la faute sur Léa, « cette pipelette », ne vous laissez pas embarquer : « Je ne veux pas médire sur elle, je préfère que l’on parle de ce qui se passe entre nous. » Et s’il nie ? « C’est l’occasion de lui demander ce qu’il pense de votre travail, de rétablir le dialogue », propose Frédéric Fanget. Peu de chance qu’il recommence si vous avez réagi avec calme et dans un souci d’apaisement.

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Couple : prendre soin l'un de l'autre au quotidien

Nous le savons, mais nous l’oublions parfois : pas d’amour au long cours sans attention à l’autre jour après jour. À condition de ne pas confondre générosité et sacrifice, don et manipulation. Quelques pistes pour trouver la juste distance.

Etre heureux ensemble, prendre du plaisir, tisser un lien intime complice et solide… Tout contrat de couple repose, même implicitement, sur ces idéaux amoureux. Dans les premiers temps, nul besoin de fournir des efforts pour que la magie irradie le tête-à-tête et le corps-à-corps. Puis les hormones s’assagissent et le réel reprend ses droits. « C’est alors le moment d’y mettre du sien », disent en substance les professionnels de l’aide aux couples. Les moyens sont connus : se donner du temps, se prodiguer des attentions, cultiver le désir. En bref, prendre soin de l’autre. En italien, « Je t’aime » se dit : « Ti voglio bene » (« Je te veux du bien »)… Une jolie formule qui n’évoque pas la passion brûlante, mais plutôt l’amour dans sa dimension la plus altruiste, la plus généreuse et aussi la plus idéaliste. Celle que l’on pense si indissociable de l’amour qu’elle semble une évidence. Aimer signifie vouloir le bien de l’autre, comment pourrait-il en être autrement ? Et pourtant…

Des motivations cachées

La psychanalyse, en nous permettant d’explorer les marécages de notre inconscient, nous a confrontés à la face sombre de nos beaux sentiments : envie, jalousie, haine… Mais, nourris de romantisme et désireux de confort affectif et émotionnel, nous oublions volontiers ce côté obscur. Et nous sous-estimons sa force. Le psychanalyste Jean-Michel Hirt affirme qu’« une bonne intention consciente peut être entachée de motivations moins avouables, comme le désir de dominer l’autre, de le rendre dépendant de soi, et même d’étouffer sa propre agressivité par des attentions, des soins et des cadeaux ». C’est pourquoi, selon lui, il n’est jamais inutile de s’interroger sur ses motivations altruistes, surtout si elles sont très généreuses, très fréquentes, ou si l’on en fait la promotion sur l’air de « Tout ce que je fais pour toi » ou « Tu es tout pour moi ».

Dans le soin amoureux, la peur, de la perte ou de la trahison, peut être un puissant moteur et la source de nombreux conflits, parfois de ruptures. Les inconscients communiquant sans entraves, le conjoint qui perçoit les motivations masquées peut ne plus supporter d’être affectivement pris en otage. C’est ce qui est arrivé à Jeanne, 37 ans, excédée par les appels, textos et autres mails de son ex-compagnon, qui désirait savoir « ce que faisait [son] petit chat » et qui avait, de cadeaux en attentions, tissé une véritable toile d’araignée autour d’elle. Pour Jean- Michel Hirt, on peut mesurer la qualité du « soin » au peu de poids qu’il fait peser sur les épaules de celui qui le reçoit : « La relation fait que chacun accueille sans inquiétude les différents mouvements – humeurs, points de vue, désirs – de son partenaire. » Pour le psychanalyste, contrairement à une croyance largement partagée, savoir prendre soin de l’autre ne se joue pas tant du côté du don que de celui de la distance. Plus exactement de la bonne distance, celle qui permet d’être à l’écoute de ses besoins et de ses désirs, et d’entendre ceux de l’autre.

La juste distance

Cette posture, on l’aura deviné, requiert des talents d’équilibriste et exige un minimum d’autonomie affective. « Mieux l’on aura été nourri affectivement, sécurisé, enveloppé, mieux on saura se traiter soi-même, et moins on pèsera sur l’autre, explique le psychanalyste Moussa Nabati. Ce qui signifie que nous serons capables de donner et recevoir de manière juste. En évitant le piège de l’égoïste “moi d’abord” comme celui de la fusion, asphyxiante et régressive. » Si l’on n’a pas bénéficié d’un capital d’estime de soi suffisant, poursuit le psychanalyste, « il faudrait apprendre à se materner grâce à un travail personnel pour identifier ses manques et blessures, et tenter de les guérir plutôt que de transformer son partenaire en thérapeute ». Même si prendre soin de l’être aimé signifie aussi le soigner dans le sens de soutenir, réconforter, faire plaisir. « À condition que la réciprocité existe et que la fluidité soit la règle, tempère Moussa Nabati. Sinon, l’équilibre relationnel est rompu et, à moins d’être épanoui dans cette distribution fixe des rôles, cela finit par se payer cher. Le sacrifice de soi comme l’égoïsme ont, en amour, un coût très élevé. »

Parfois, prendre soin, c’est aussi savoir marcher sur la pointe des pieds, se faire discret, s’éloigner momentanément. « Lorsque Patrick a perdu son père, se souvient Chloé, 34 ans, j’ai senti que je ne devais pas le surcharger d’attentions, mais lui laisser le temps et le silence pour encaisser, et aussi l’espace pour qu’il puisse prendre sa place d’homme, celle, justement, que son père, très dominateur, ne lui avait pas laissé prendre. »

Déployer ses antennes pour sentir ce que l’autre a du mal à formuler, tomber suffisamment le masque pour faire vivre toutes ses facettes sans craindre le jugement, et autoriser son partenaire à en faire autant… C’est aussi cela que permet l’intimité du couple. Trop souvent, on mésestime son pouvoir transformateur. « On peut grandir en corrigeant ses défauts dans le miroir que nous tend l’autre, témoigne Laurent, 42 ans. Au début de notre relation, Lucille m’a reproché mon “indifférence égoïste”. Je me fermais quand je sentais pointer le conflit, et je n’ai pas l’habitude de m’épancher sur mes états d’âme… Résultat, j’ai dû apprendre à me montrer plus ouvert, et elle a appris à modérer sa tendance à prendre la mouche au quart de tour. »

Des attentions positives

« Comprendre les émotions de l’autre est l’un des piliers d’une intimité féconde, souligne Stéphanie Hahusseau. Mais pour cela, encore faut-il entendre ses propres émotions. » La psychiatre et psychothérapeute préconise un exercice introspectif en trois étapes : ressentir pleinement dans son corps l’émotion qui nous envahit ; l’identifier (colère, tristesse, gêne…) ; l’accepter (ici et maintenant, je me sens triste, en colère…). « Ce centrage permet de ne pas envahir son partenaire et de ne pas lui adresser des demandes irréalistes. En assumant nos émotions, nous pouvons évoluer dans une intimité sans parasites émotionnels. »

Pour la psychiatre et psychothérapeute, prendre soin de son couple, c’est aussi savoir se créer des émotions positives. « Des études démontrent que les couples heureux sont ceux qui pratiquent ce que l’on appelle “les renforcements positifs” : ils se manifestent de la gratitude, se font des compliments, se remémorent de manière détaillée des bons moments passés ensemble… » Selon Stéphanie Hahusseau, tout couple peut adopter ces pratiques. Évoquer, seul ou ensemble, les expériences heureuses ou les qualités de l’autre, constitue la plus agréable façon de rester amoureux en se voulant et en se faisant du bien.

« En cas de conflit, la vraie victoire du couple est d’en sortir ensemble »

Questions à . . . Dominique Picard, psychosociologue
Pour la psychosociologue, prendre soin de l’autre, même dans les conflits, n’est pas une mission impossible.

Comment prendre soin de l’autre en cas de désaccord ?
D.P. : D’abord en restant en prise avec ce que l’on éprouve, de manière à le transmettre à l’autre avec une sincérité authentique. Celle-ci s’entend, et elle neutralise l’agressivité et les ripostes de mauvaise foi. En entrant dans un conflit, il faudrait garder à l’esprit que la vraie victoire du couple est d’en sortir ensemble et fier de soi.

Que faudrait-il éviter à tout prix ?
D.P. : Principalement trois écueils. La transformation de la relation en jeu de rôles bourreau-victime, c’est-à-dire refuser de prendre sa part de responsabilité ou se fermer à la critique de manière à incriminer uniquement l’autre. Les atteintes profondes au narcissisme : insultes, vexations, humiliations ; ces blessures laissent des traces très profondes. Et une sortie trop rapide du conflit (par fatigue ou lâcheté), qui, de toute façon, resurgira sous une forme ou sous une autre et sera en plus aggravé par la frustration et le ressentiment.

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Commet bien s'interroger sur soi?

Nous avons tous nos angoisses, nos doutes existentiels qui nous poussent à nous remettre en cause régulièrement. Mais comment savoir si les noeuds que nous nous faisons au cerveau ont une sérieuse raison d’être ?

Déjà épuisés à peine deux mois après la rentrée. Nous sommes pourtant présents à l’appel, blottis tant bien que mal dans notre open space, dans nos maisons, sagement campés devant l’ordinateur ou le lave-vaisselle, mais pour y faire quoi au juste ? Et si nous nous étions trompés de place ? Et si nous nous étions trompés… de vie ? Ces interrogations qui nous assaillent à certaines périodes importantes sont-elles judicieuses ? Comment distinguer une véritable envie de changement d’un coup de blues momentané ? Les crises liées aux événements de la vie – bouleversement au travail, deuil, usures amoureuses… – et celles qui nous remettent en cause profondément ? « Certains patients viennent dire qu’ils prennent plaisir à “se faire des noeuds”, constate la psychanalyste Monique David-Ménard. En fait, ils s’enferment dans un doute perpétuel dont on ne sait s’il est pour eux un obstacle ou une jouissance en lui-même. » Et si cet homme avec qui je passe des nuits et des jours délicieux depuis plusieurs mois n’était pas « le bon » ? Et si je pouvais trouver mieux ? Le psychanalyste Marie-Jean Sauret est convaincu que « d’une façon plus générale, se remettre en question ne signifie pas sempiternellement douter de soi. Cette manière de penser inhibe : quand vous passez votre temps à ruminer, vous ne faites pas grand-chose ».

Une réaction viscérale

Que serait alors « se remettre en question » ? Ce n’est pas la répétition d’incessants questionnements, ni un examen de conscience qui consisterait à regarder nos « péchés », ni une autoévaluation intérieure mesurant nos performances par rapport aux autres, à ce que nous pensons devoir être la norme : avoir des enfants, être mince, épanoui dans son travail, dans son couple, etc. La vraie, l’authentique remise en question est celle qui ne surgit pas après une mûre réflexion ou une décision volontaire, mais celle qui nous tombe dessus sans être attendue. « Tout à coup, ce qui nous faisait souffrir, mais dont nous nous accommodions, devient insupportable, décrit Monique David- Ménard. Il s’agit de quelque chose de profondément viscéral. Pour se détacher de sa prison, l’intellect et la volonté ne servent à rien. »

Jusqu’à l’année dernière, Aurélie, 40 ans n’avait pas vraiment l’habitude de s’interroger sur elle-même : « Pas le temps. Entre mes trois enfants, mon mari et le travail, ma vie était suffisamment chargée pour que ce genre de préoccupation ne m’effleure pas une seconde. Et puis, un matin, mon supérieur m’a annoncé une formidable opportunité : gérer en direct la communication personnelle de notre P-DG. J’ai eu l’impression physique de suffoquer. Ça, ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas faire la promotion d’un patron pour lequel je n’avais aucune estime personnelle. J’avais pris l’habitude d’avaler des couleuvres depuis des années pour préserver ma tranquillité, mais, là, un cap avait été franchi. J’ai vacillé et me suis sérieusement posé la question du sens de ma vie. » Elle s’en est d’abord prise à son environnement : « C’était la faute de ma boîte, de ses petits chefs mesquins, peureux et incompétents, de ses salariés soumis, de cette ambiance veule. » Puis est venu le temps de l’autoflagellation : « Je faisais partie du troupeau des esclaves volontaires. Je n’étais qu’un poisson rouge qui, de son aquarium, regardait passer les requins sans jamais ouvrir la bouche. Je ne récoltais que ce que j’avais mérité. »

L’onde de choc a toujours des répercussions similaires : nous commençons par essayer de trouver des responsables, soit les autres, soit nous-même. De fait, « nous abritons souvent en nous un bourreau permanent », remarque la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle. Nous nous incriminons, nous nous condamnons, empêtrés dans des conflits de loyauté, dans des rôles que nous avons endossés pour faire plaisir à nos proches, ou dans ceux que nous pensions qu’ils souhaitaient nous voir jouer.

Une forte pulsion de vie

Face à la montagne d’angoisse générée par nos envies de changement, nous préférons parfois renoncer, nous imaginer que la mission est impossible. « Certains se disent : “Tu vois bien, tu n’as pas les moyens de tes espérances, pas les moyens de faire bouger les choses”, poursuit Anne Dufourmantelle. Car le pivot de la remise en question, c’est le “désentravement”. Cela demande beaucoup de force et de courage que de répondre à cette interrogation fondamentale : comment cesser de coïncider avec ce que nous avons cru être nous-même pour rejoindre une part inconnue de notre être qui nous attend ? Une bonne remise en question s’appuie en fait sur une forte pulsion de vie. »

Il s’agit en effet de s’expliquer sur ce que nous sommes et d’en « tirer les conséquences », confirme Marie-Jean Sauret. Cela n’implique pas forcément des ruptures professionnelles, amoureuses, des claquements de porte assourdissants, des virages à cent quatrevingts degrés. Pour les psychanalystes que leurs patients viennent souvent solliciter dans des périodes de souffrances intolérables, tout bouleversement, toute modification doit être « tenable dans la durée », affirme Monique David-Ménard. Cela peut passer par de profonds changements de cap comme par des « ajustements progressifs, sensibles dans les rapports que nous entretenons avec nousmême et avec les autres, souligne Marie-Jean Sauret. À chacun son style. À chacun sa manière de faire avec la difficulté que nous avons tous à nous loger dans le monde ».

Après avoir constaté qu’elle était en train de s’asphyxier, Aurélie a, elle, opté pour une stratégie progressive : « Quand je me suis aperçue que j’étais en train de passer à côté de ma vie, j’ai eu un sursaut vital mais pas radical : j’ai décidé de préparer mon départ, de suivre une formation pour devenir institutrice. J’en avais toujours rêvé, même si mes parents, ma famille me regardaient d’un air gentiment méprisant quand j’évoquais cette hypothèse à l’adolescence. Aujourd’hui, je révise mes examens en douce, au travail. J’ai un tiroir dans lequel je planque mes polycopiés et je bosse tous les jours à l’heure du déjeuner. C’est bizarre, c’est comme si, pendant des années, j’avais été en retard sur moi-même et que, soudainement, tout devenait facile et cohérent. »

Les décisions prises suite à un questionnement bienveillant sur soi permettent d’en finir avec ce que Monique David-Ménard définit comme un « mode catastrophique d’aborder les joies et les souffrances de l’existence ». Et, quand nous parvenons à regarder en face les idées reçues sur nous-même, puis à les abandonner, « nous rejoignons cette partie essentielle de notre être que nous avions cadenassée », promet Anne Dufourmantelle. Nous nous sentons plus libres : tout à coup, l’horizon s’élargit, s’éclaircit.

 

Psychologies.com

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